Pour qui ne suit la situation au Belarus que de loin, rien n’a changé depuis que Condoleezza Rice avait parlé, le 20 Avril 2005, de “…truly still the last remaining true dictatorship in the heart of Europe”, soit, à peu de chose près “la dernière vraie dictature restant au cœur de l’Europe”.
Néanmoins, aujourd’hui, un certain nombre de lignes sont apparemment en train de bouger, mais pas obligatoirement là où les apparences sembleraient le faire croire. Essayons d’y voir un peu plus clair au pays d’Alyaksandr Lukashenka (en bélarusse : Аляксандр Рыгоравіч Лукашэнка, Aljaksandar Ryhoravič Lukašenka).
Pour cela, il faut remonter au 4 Juillet dernier, lorsqu’une bombe a explosé au cours d’un concert rassemblant environ 500 000 personnes pour célébrer le Jour de l’Indépendance, faisant une cinquantaine de blessés. Dès le lendemain, « Belarus Segodnya », la voix de son maitre locale, suggérait sans ambigüité que l’opposition voulait déstabiliser la situation politique avant les élections législatives du 28 Septembre 2008. De fait, la police a effectivement arrêté des centaines d’opposants, pour la plupart par la suite relâchés, mais procédant au passage à un fichage à grande échelle. Rien de nouveau donc de ce côté : en quelque sorte la répression habituelle.
(On notera au passage qu’un sondage est resté peu de temps en ligne sur le site internet de la télévision d’Etat ONT. En effet, sur 810 personnes qui ont eu le temps de répondre, près de 80 % pensaient que l’explosion avait été organisée par les autorités. Ça faisait un peu désordre……)
Plus intéressant est le limogeage le 7 Juillet du Secrétaire du Conseil de Sécurité, Viktar Sheyman, pourtant dernier compagnon de route de Lukashenka depuis 1994 et considéré jusque là comme le numéro 2 du régime, et du Chef de l’Administration Présidentielle, Henadz Nyavyhlas. Or, on découvre que les remplaçants, Uladzimir Makay et Yuri Zhadobin, ce dernier étant promu alors qu’il aurait pu être banni en tant que chef du KGB, sont apparemment de bons amis de Viktar Lukashenka, fils ainé du Président. Le nouveau chef du KGB (qui, là-bas, porte toujours son ancien nom), Ihar Rachkouski, non issu de ses rangs, est lui aussi présenté comme un ami du fils.
Donc, une occasion pour se débarrasser de la vieille garde soviétique qui risquait de faire de l’ombre au chef, et intronisation de l’héritier, lui-même promu au Conseil de Sécurité ? Pas si simple, car Alyaksandr Lukashenka lui-même avait récemment déclaré que ses fils légitimes (Viktar, déjà cité, et Dzmitry) ne seraient jamais Présidents, mais mettant au contraire en avant Nikolai, fils illégitime de 4 ans qu’il a eu avec son médecin personnel !
Il n’en reste pas moins que cette nouvelle jeune garde semble être à l’origine d’un certain nombre de décisions visant à rendre le régime un peu plus présentable à l’Ouest :
- Une vague de privatisations sans précédent concernera 519 entreprises d’Etat entre 2008 et 2010, touchant même le secteur énergétique, comme le pipeline Droujba, et le complexe militaro-industriel. L’Etat bélarusse a manifestement besoin d’argent. Mais c’est aussi l’occasion de montrer à l’Ouest un visage autre que celui de l’étatisme à la soviétique.
- Alyaksandr Lukashenka a également surpris son monde en incluant 42 membres de l’opposition au sein des …… 1 430 membres des commissions électorales de district, surveillant les élections du 28 Septembre prochain. C’est une représentation purement symbolique, d’autant plus que les fraudes se passent au niveau des bureaux de vote, mais elle a l’avantage de mettre l’opposition dans l’embarras, opposition divisée entre ceux qui veulent participer aux élections (comme l’Opposition Démocratique Unie) et ceux qui veulent les boycotter.
- Enfin, on a vu à Minsk de célèbres conseillers en image, comme ceux qui ont jadis prodigué leurs services à Margaret Thatcher et au général Pinochet.
Ne nous attendons donc pas à ce que le Belarus quitte de sitôt les « avant-postes de la tyrannie » (nouveau nom de l’axe du mal) où il côtoie l’Iran, le Zimbabwe, le Myanmar, la Corée du Nord et Cuba. Et soyons circonspects quant à l’offensive de charme en cours. Mais, plus que jamais, ce pays et surtout ses habitants méritent qu’on ne les oublie pas.
Le site internet de l’organisation Charter97 http://www.charter97.org/en/news/ (en anglais) est un des rares qui puisse encore informer sur la situation intérieure réelle du pays, bien que souvent menacé et parfois momentanément fermé par les autorités. Le consulter régulièrement, outre que c’est un gage d’être informé, les encourage dans leur combat pour la liberté au Belarus.
Gilles Dutertre, à Vilnius (Lituanie)